Gestion de classe et gestion d’école : deux réalités indissociables au cœur de l’acte éducatif.
Parler de ma profession n’est jamais chose simple. Et lorsque vient le moment de la nommer, de la qualifier, j’évite soigneusement de dire qu’il s’agit de la plus noble des professions. Non pas que je ne ressente pas une immense fierté à exercer ce métier, mais parce que cette formule, souvent répétée, enferme l’enseignement dans une hiérarchie symbolique qui me dérange. Dire qu’un métier est "le plus noble", c’est entrer dans une logique de comparaison, alors que je crois profondément que toute profession exercée avec éthique, compétence et engagement mérite le respect.L’enseignement, pour moi, n’a pas besoin d’être placé au-dessus des autres. Il est singulier. Il est exigeant. Il est essentiel. Et surtout, il engage profondément l’humain. À ce titre, il mérite qu’on le pense, qu’on le questionne, et qu’on le vive avec conscience.C’est dans cet esprit que je souhaite aujourd’hui partager une réflexion sur deux dimensions clés de notre métier : la gestion de classe et la gestion d’école. Deux réalités que l’on aborde souvent séparément — l’une comme relevant du terrain pédagogique, l’autre du domaine administratif alors qu’elles sont, à mon sens, profondément interdépendantes. L’une ne peut pleinement fonctionner sans l’autre. Une bonne gestion de classe ne peut s’épanouir sans un cadre d’école cohérent. Et inversement, une direction d’établissement ne peut réellement impulser un projet éducatif fort sans s’appuyer sur des pratiques de classe solides.
La gestion de classe : un art subtil, un acte profondément humain.
Dans ma pratique quotidienne, je suis confronté à ce défi permanent : créer un cadre de travail serein, sécurisant, propice à l’apprentissage. Gérer une classe, ce n’est pas "tenir les élèves" dans un sens autoritaire. C’est poser des repères clairs, justes, explicites. C’est instaurer une dynamique de confiance où chaque élève peut se sentir reconnu, écouté, encouragé.
Cette approche trouve un écho fort dans les travaux de Daniel Favre, qui souligne que la gestion de classe repose sur une autorité bienveillante, une capacité à structurer l’espace et le temps tout en respectant la dimension affective de l’apprentissage. Selon lui, « il ne peut y avoir d’apprentissage durable sans sécurité affective et cognitive » (Cessons de démotiver les élèves, 2010).
De même, Michel Fayol rappelle que la gestion de classe n’est pas seulement un enjeu de discipline, mais aussi un levier pédagogique : un élève qui apprend dans un climat serein apprend mieux, plus vite, et avec plus de sens. Gérer la classe, c’est donc créer les conditions d’un apprentissage efficace, mais aussi d’un vivre-ensemble apaisé.
Mais ces efforts, aussi sincères et cohérents soient-ils, peuvent être fragilisés si le cadre de l’établissement ne soutient pas cette vision. Là intervient la gestion d’école.
La gestion d’école : fondation invisible mais décisive
On parle moins souvent de la gestion d’école, ou du moins, on la confine souvent à des aspects techniques : organisation des emplois du temps, suivi des absences, gestion des locaux… Mais en réalité, la gestion d’un établissement est aussi, et surtout, une gestion de sens et de vision collective.
Philippe Perrenoud, sociologue de l’éducation, insiste sur l’importance d’un leadership pédagogique qui favorise la coopération, la co-construction de normes communes et l’instauration d’un cadre institutionnel clair. Une école efficace, selon lui, est une école où les enseignants partagent des valeurs, des règles et une culture professionnelle forte (Sociologie de l’école, 1994).Par ailleurs, François Muller, expert en innovation pédagogique, rappelle que le chef d’établissement n’est plus seulement un gestionnaire administratif, mais un véritable animateur de communauté éducative. Il ou elle donne une direction, crée du lien entre les équipes, impulse une dynamique de changement ou de continuité.Quand la direction d’école incarne une vision, soutient les enseignants, établit des règles cohérentes et valorise les initiatives, cela crée un climat scolaire favorable — ce que Marie-Claude Blais, Marcel Gauchet et Dominique Ottavi ont nommé « le pacte éducatif », dans leur ouvrage Transmettre, apprendre (2008). Ce pacte est la condition même pour que les élèves puissent se projeter dans l’apprentissage.
Une philosophie éducative commune : faire école ensemble
Il y a, selon moi, dans cette articulation entre gestion de classe et gestion d’école, une lecture philosophique de notre métier. Enseigner, ce n’est pas simplement transmettre un savoir. C’est agir sur un espace social. C’est participer à la construction d’un monde commun. C’est chercher à concilier autorité et liberté, règles et autonomie, structure et sens.L’école est un lieu politique au sens noble : un lieu où l’on apprend à vivre ensemble. Cela suppose que la gestion d’école ne soit pas une mécanique descendante, mais un projet collectif. De même, que la gestion de classe ne soit pas un espace isolé, mais une résonance du projet global.Quand l’école offre un cadre solide, porteur de sens, alors les enseignants peuvent y inscrire leur propre manière de faire classe avec cohérence. Et quand chaque classe devient un lieu de respect, de dialogue, de justice, alors l’école, dans son ensemble, devient un espace de paix et d’apprentissage.
Conclusion : un métier qui oblige à penser plus grand que soi
Je n’ai pas besoin de dire que mon métier est le plus noble pour lui reconnaître toute sa valeur. Je préfère dire qu’il est une responsabilité. Une mission qui engage, qui oblige, qui interroge en permanence notre rapport à l’autre, à l’autorité, au savoir, au monde.
La gestion de classe et la gestion d’école ne sont pas deux compétences séparées, mais deux expressions d’un même projet : faire grandir des êtres humains, les aider à devenir autonomes, responsables, curieux, et capables d’habiter le monde avec lucidité et respect.Et cela ne peut se faire que si l’adulte, qu’il soit enseignant, chef d’établissement, personnel éducatif ou administratif, accepte de penser son rôle comme une part du tout. Non pas comme un poste isolé, mais comme une pièce vivante d’un édifice commun.Parce qu’au fond, faire école, c’est cela : construire ensemble un lieu qui donne du sens à l’apprentissage et de la dignité à chaque personne.
Par Darley Providence
Favre, Daniel (2010). Cessons de démotiver les élèves. Dunod.
Fayol, Michel (2004). L’enseignement explicite : Une pratique efficace. Hachette.
Perrenoud, Philippe (1994). Sociologie de l’école. Nathan.
Muller, François (2008). Piloter avec les équipes : un leadership pour l'école. ESF éditeur.
Blais, Marie-Claude, Gauchet, Marcel, Ottavi, Dominique (2008). Transmettre, apprendre : une crise de la culture. Stock.
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